Lycée Louis Barthou,
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La fresque de la Chapelle sixtine représentant en une même composition plusieurs épisodes de la jeunesse de Moïse n’est pas aussi connue que le Printemps ou la Naissance de Vénusqui se trouvent à Florence. C’est très probablement la lecture de Ruskin qui avait attiré l’attention de Proust sur cette oeuvre, et il faut dire que d’une manière générale, la fin du XIXe siècle est celle de la redécouverte des peintres antérieurs à Raphaël. Le quattrocento dans son ensemble était à la mode...Il n’est pas exclu qu’il y ait un côté rétro dans le physique d’Odette ( rétro par rapport à 1914 ), de même que sa tenue, toujours élégante, et jusqu’après la guerre, évoque une époque disparue ; bref Odette ressemble à un préraphaélite parce qu’elle est de l’époque où les préraphaélites ont été à la mode.
Arrêtons nous un instant, non sur le long passage où la rêverie de Swann confond Odette et Zéphora mais sur une phrase qui précède immédiatement le premier baiser :
Elle le regarda fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance...Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes, comme dans les tableaux religieux.
On peut se demander pourquoi Proust-Swann a choisi de comparer Odette à cette figure de Botticelli, plutôt qu’à la Vénus de la Naissance de Vénus des Offices, à celle de Mars et Vénus de la National Gallery, ou à n’importe quelle de ses saintes Vierges puisque toutes les femmes du peintre florentin se ressemblent, et qu’elles ont toutes de grands yeux, une joli visage, les joues creuses, et l’air languissant et grave...C’est qu’Odette n’est pas Vénus, mais la représentation d’une frêle jeune fille qui a besoin d’être protégée. Odette est Zéphora non pas seulement à cause de Botticelli, mais aussi à cause de l’histoire sainte. C’est la jeune fille dont on empêchait de boire les troupeaux et qui a été défendue par Moïse, et, donc avant d’être l’amant, - puis le mari, - car Moïse a épousé la fille de Jéthro, comme Swann finira par épouser Odette, c’est d’abord au rôle de protecteur que pense Swann, ou, en tout cas que pense Proust pour son personnage.
Maintenant la comparaison avec Zéphora est du type de celles qui obscurcissent plus qu’elles n’éclairent. Au problème fondamental que se pose l’amant : « Qui est vraiment la jeune femme que j’aime ? » se superposent des représentations qui sont, en elles-mêmes, des écrans. Odette n’est pas, ne peut pas être la jeune fille de l’Exode, ni même l’idée que se faisait un peintre florentin du quattrocento d’une jeune fille de l’ancien testament...Non seulement nous ne saurons jamais si Odette a été la maîtresse de Forcheville, si elle l’a été avant de devenir celle de Swann, - à moins de considérer, comme dans la Bible ou chez le Dr. Freud, que les rêves disent la vérité et qu’elle était effectivement la maîtresse de Forcheville- Napoléon III, mais ce qui est plus important, si elle aimait vraiment Swann, [1] ou ne cherchait qu’à se faire épouser...On nous dit qu’Odette était consciente du pouvoir de séduction de son geste : en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là, et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre...Mais la volonté de séduction n’est pas incompatible avec l’amour, et au fond, si on veut poursuivre la comparaison avec Botticelli, il n’est pas douteux que l’artiste a voulu que l’inclination de la tête prolongeât l’arc de cercle formé par le bras et la frange du vêtement, et même souligné cette courbure par l’intersection qu’on pourrait croire destinée à illustrer une démonstration de géométrie, du roseau rectiligne supportant les fuseaux de la jeune femme. Mais de ce que pense, ou seulement de ce qu’éprouve Zephora, Botticelli ne nous dit rien, et si nous y voyons humilité, soumission, détresse, ou simplement révérence convenue par un rite de politesse italienne ou orientale, c’est que c’est nous qui l’y avons mis. Ainsi d’Odette : elle reste un des personnages les plus mystérieux de la Recherche, et cela, en dépit du fait qu’elle ne soit pas intelligente, ce que Proust s’obstine à nous rappeler à intervalles réguliers dans toute le roman.
Mais ce personnage mystérieux qui ressemble à un tableau, et qui ment comme tous les personnages de la Recherche est aussi le seul dont il est dit qu’elle est incapable de se parjurer si on évoque la médaille de Notre-Dame de Laghet...On dira que ce n’est pas grand chose, mais c’est déjà cela. Dans ce livre où toutes les relations entre les gens reposent sur des malentendus ou des mensonges...(et même l’amitié, si sincère pourtant, entre Saint-Loup et le narrateur : car celui-ci ne révèle jamais à l’amant de Rachel qu’il a vu celle-ci dans une maison de passe, et Saint-Loup ne révèle jamais son homosexualité à son ami,) dans ce grand livre du mensonge, le mensonge s’arrête à l’obstacle dérisoire et presque ridicule de la superstition. On peut observer aussi que cette superstition est à peu près la seule manifestation de sentiment religieux dans Du côté de chez Swann, qui est sans doute le roman le plus agnostique de toute la littérature. [2] Dans aucun des tableaux religieux évoqués par Proust-Swann, le message religieux d’un tableau,- dont on peu tout de même supposer que c’était l’essentiel de ce que l’artiste avait voulu y mettre,- n’est seulement envisagé, et le regard proposé est toujours celui d’un esthète. Odette, donc, est une personne qui ne peut mentir si on met en cause une médaille de la Sainte Vierge : il n’est finalement ni indécent, ni impie, que, par endroits elle ressemble aussi à une madone de Botticelli.
Il n’est pas non plus très étonnant qu’elle n’apprécie guère les obsessions tout de même un peu décadentes de Swann. Dans A l’ombre des jeunes filles en fleur, quand elle est devenue la femme de Swann, et que le narrateur est son confident, voici ce qu’on peut lire : [3]
Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu’il avait achetée parce que c’était exactement celle de la vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis et de campanules d’après la Primavera du Printemps. Parfois le soir quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait, sans s’en rendre compte, à ses mains pensives le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l’encrier que lui tient l’ange avant d’écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot « Magnificat ». Mais il ajoutait : « Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu’elle le sût pour qu’elle fît autrement. »
Ce tableau (qui se trouve aux Offices) est frappant parce qu’il représente un Magnificat écrit, et non prononcé, et là, le narrateur aurait pu nous faire un petit couplet sur l’écriture. Il l’est surtout parce que la Vierge y est représentée dans son éternité, dans laquelle tous les épisodes de sa vie se retrouvent simultanés, et quoique le Magnificat ait été prononcé au moment de l’Annonciation, la Vierge a déjà l’enfant Jésus sur ses genoux, et elle est déjà couronnée par les anges, comme elle doit l’être après l’Assomption. C’est une figure totale de la mère du Sauveur que Botticelli présente à la piété des fidèles. Swann ne veut y voir qu’une écharpe destinée à déguiser sa femme et un mouvement de mains.
Mme Swann n’entre pas dans ce carnaval décadent : comme on la comprend ! Finalement ce personnage mystérieux est plus proche de nous que ne le sont Swann et le narrateur, et cela, peut-être à l’insu de Proust lui-même.
(à suivre, prochain article : Ghirlandaio et Giotto)
[1] Il faudra attendre le Temps retrouvé pour avoir la confirmation qu’elle avait aimé Swann à la folie TR p. 1021 pléiade anc. éd.
[2] C’est en particulier le seul roman évoquant longuement l’enfance dans lequel on voit un enfant, le narrateur, aller à l’église sans prier : la seule chose qui frappe le narrateur enfant dans l’église de Combray sont les vitraux représentant les Guermantes, ce qui déclenche chez lui une envie de les connaître.
[3] JFF p.617 pléiade anc.éd